Le Mystère des Trois Doms joué à Romans en 1509
L’objet que nous présentons aujourd’hui est un ouvrage de Paul-Émile Giraud et Ulysse Chevalier intitulé “Le Mystère des Trois Doms joué à Romans en 1509” et publié en 1887, seul exemplaire connu ayant été dédicacé par un des auteurs.
Romans retrouve son mystère
Au XVe siècle apparaît un genre théâtral aujourd’hui presque oublié : le mystère. Composé d’une succession de tableaux animés et dialogués, il s’adressait à un très large public et mettait en scène des récits religieux, des légendes et des histoires nourries par l’imagination populaire. C’est dans cette tradition que s’inscrit le Mystère des Trois Doms, consacré à saint Exupère, saint Félicien et saint Séverin, trois martyrs morts à Vienne, en Isère, au IIe siècle. Longtemps cru disparu, le manuscrit de cette pièce fut retrouvé en 1881 dans un grenier parmi d’autres documents poussiéreux et il est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France. Un autre document essentiel, le livre de comptes de la représentation, avait déjà été retrouvé en 1848 dans une bibliothèque privée. Publié en 1887, l’ouvrage qui nous les transmet est un imposant volume de 1075 pages mêlant les comptes détaillés et le texte intégral du mystère.
Trois jours de ferveur
La représentation eut lieu à Romans pendant les fêtes de Pentecôte, les 27, 28 et 29 mai 1509. Pendant trois jours, la ville entière sembla vivre au rythme de cette entreprise religieuse, artistique et collective. L’idée de monter ce spectacle était née quelques années plus tôt dans un contexte de peur et de gratitude. En 1504, une sécheresse inquiétante avait frappé la région. Une procession fut organisée bientôt suivie d’une pluie salutaire et aussitôt interprétée comme un miracle. La peste toucha encore Romans les trois années suivantes. Lorsque l’épidémie recula, les habitants voulurent rendre grâce à Dieu et aux trois martyrs protecteurs de la cité dont les reliques reposaient dans l’église Saint-Barnard.
La préparation fut considérable. En juillet 1508, le chapitre de Saint-Barnard, les consuls et les notables décidèrent officiellement la représentation. Les Cordeliers qui offrirent la cour de leur couvent pour y dresser le théâtre. Le chanoine Siboud Pra, venu de Grenoble, fut chargé d’écrire la pièce. La composition dramatique comptait près d’une centaine de personnages interprétés par des personnes notables de la cité. Jouer dans un mystère n’était pas seulement un divertissement mais un acte de piété et de prestige.
Le théâtre devait impressionner et charpentiers, peintres, machinistes et ouvriers y travaillèrent plusieurs mois. La scène représentait simultanément Rome, Lyon, Vienne, l’Europe, l’Asie, l’Afrique, le Paradis et l’Enfer. Une grande toile protégeait acteurs et spectateurs du soleil et de la pluie. Le peintre François Thévenot, venu d’Annonay, réalisa les décors. Un horloger fut chargé des mécanismes les plus délicats. Tout concourait à faire du spectacle un événement total où se mêlaient théâtre, procession, musique, décor monumental et ferveur populaire.
Un spectacle fondateur
Le succès fut à la hauteur de l’effort et on estime que près de 14 000 spectateurs assistèrent aux trois journées dans les gradins ou les loges. Pourtant, les recettes ne couvrirent pas les frais. Mais l’enjeu dépassait largement la rentabilité. Même si le texte n’est pas considéré comme un chef-d’œuvre littéraire — il souffre de longueurs, d’anachronismes et parfois de grossièretés — il constitue un témoignage exceptionnel sur la vie culturelle, religieuse et civique d’une ville au début du XVIe siècle.
À travers le Mystère des Trois Doms, c’est tout un monde qui réapparaît : une société où la scène devient lieu de mémoire, de foi et d’identité collective. Pendant trois jours, Romans célébra ses saints patrons, exorcisa le souvenir des calamités récentes et transforma son histoire locale en grand spectacle partagé.
Cet article est aussi paru dans le Dauphiné Libéré : https://www.ledauphine.com/culture-loisirs/2026/05/16/i-le-mystere-i-ou-quand-la-vie-etait-transformee-en-spectacle







