Au Sans Pareil avec la veuve Lopès
L’objet que nous présentons aujourd’hui est une magnifique photo, seule connue à ce jour, du magasin de nouveautés “Au Sans Pareil” de la veuve Lopès situé 7 rue Pelisserie, près de la collégiale Saint-Barnard.
Itinéraire d’une marchande
À Romans, le nom de la veuve Lopès renvoie à une figure révélatrice de la vie commerçante du début du XXe siècle. Née à Bordeaux en 1856, Esther dite Louisa Cerf est la fille d’un marchand. En 1875, elle épouse Moïse Lopès dans sa ville natale, lui aussi marchand et négociant. Le couple s’installe rue Chinard à Romans en 1892. Quatre enfants naissent de cette union : Esther et Berthe à Bordeaux, puis Léa et Élie à Romans.
La trajectoire d’Esther bascule en 1904 avec la mort de son mari. Dès lors, dans les recensements comme sur la devanture de son commerce, elle apparaît sous le nom de “veuve Lopès”. Cette désignation, fréquente à l’époque, dit à la fois le deuil, le statut social et la continuité de l’activité économique. Car loin de disparaître de l’espace public, la veuve Lopès poursuit son chemin dans le commerce romanais. Avant d’ouvrir son magasin rue Pelisserie, elle est d’ailleurs qualifiée de marchande ambulante, signe d’une activité exercée au plus près de la rue, des marchés et des circulations urbaines.
Cette carte postale permet d’entrevoir un visage plus intime de cette histoire familiale. Au dos, on peut lire : “Souvenir d’amitié, Berthe Lopès”, adressé à une amie de Carcassonne. Sur la photographie, trois personnes sont signalées par une croix : la veuve Lopès à gauche, Berthe, et probablement cette amie. Les autres sœurs figurent peut-être elles aussi sur l’image sans que cela puisse être affirmé avec certitude. Cette simple correspondance restitue un réseau d’amitiés et de sociabilités féminines qui déborde largement le cadre du commerce.
Réglementer le commerce ambulant
Le parcours de la veuve Lopès éclaire aussi la condition concrète des marchands ambulants à Romans. En 1918, leur présence sur la voie publique est strictement encadrée par un tarif de droits de place et de stationnement. Les sommes dues sont calculées par mètre carré et par jour d’occupation, toute fraction de mètre étant comptée comme un mètre entier. Plusieurs lieux de la ville sont concernés : la place Jacquemart, la place de l’Hôtel de Ville (aujourd’hui place Jules Nadi), le cours Bonnevaux (aujourd’hui cours Pierre Didier), la place de la République (aujourd’hui place Maurice Faure), la place Perrot de Verdun, les quais, la rue Mathieu de la Drôme, etc.
Le règlement détaille même les catégories de vendeurs. Les marchands coquetiers qui collectent dans les campagnes des produits frais comme le beurre ou les œufs avant de les revendre au marché sont taxés à 0,20 franc par mètre occupé soit environ 0,45 euro actuel. D’autres activités, plus spectaculaires ou plus marginales, sont également tarifées : dentistes forains, charlatans, loteries, cirques, baraques et théâtres ambulants. Tout un monde de commerce mobile et populaire se dessine ainsi.
Une vie dans la ville
À travers la figure de la veuve Lopès, c’est donc toute une histoire urbaine qui affleure. Celle d’une femme issue d’un milieu marchand devenue veuve mais demeurée actrice de la vie économique locale. Son itinéraire rappelle que derrière les règlements municipaux et les recensements, il y a des existences de travail, d’adaptation et de ténacité. À Romans, la veuve Lopès incarne cette mémoire des activités commerciales sans lesquelles la ville ne serait pas tout à fait la même.
Cet article est aussi paru dans le Dauphiné Libéré : https://www.ledauphine.com/culture-loisirs/2026/04/11/le-magasin-au-sans-pareil-de-la-veuve-lopes







