Joseph Genthon, maître orfèvre en 1757
L’objet que nous présentons aujourd’hui est un lot de cuillères en argent provenant d’un atelier romanais au milieu du XVIIIe siècle, seul exemple connu à ce jour d’argenterie romanaise de cette époque.
Un maître orfèvre romanais
Né à Romans le 31 mars 1734, Joseph Genthon appartient à une lignée d’artisans spécialisés dans le travail de l’argenterie. Son père, également prénommé Joseph, était lui-même maître orfèvre. Le jeune Genthon entre très tôt dans le métier et commence son apprentissage auprès de son père le 10 février 1744 alors qu’il n’a pas encore dix ans.
En 1757, il lui succède et fait insculper son poinçon sur la table des orfèvres dauphinois de la Monnaie de Grenoble. Ce poinçon, composé des lettres “J G” couronnées surmontant un fleuron constitue aujourd’hui l’élément décisif qui permet d’attribuer les cuillères à son atelier. Trois ans plus tard, le 12 octobre 1760, il prend à son tour un apprenti, Jean Étienne Bossant, fils d’un chaudronnier de Romans, signe d’un atelier actif et reconnu.
La carrière de Joseph Genthon s’inscrit dans le cadre très réglementé de l’orfèvrerie d’Ancien Régime. En 1762, avec Nicolas Arnaud, il participe à un contrôle du droit de marque. Par ordonnance royale, les ouvrages en argent devaient en effet être marqués au moyen d’un poinçon. En 1768, il obtient la charge de garde de la compagnie du duc d’Orléans, gouverneur de la province de Dauphiné puis, en 1772, c’est son propre fils Joseph qui commence son apprentissage auprès de lui perpétuant ainsi la transmission familiale du métier.
Son activité ne se limite pas aux couverts domestiques. En 1782, il dore un ciboire du Refuge, travail pour lequel il reçoit 9 livres. Le Refuge avait été fondé en 1700 par Clémence Bouvier, femme pieuse et charitable, qui avait destiné son habitation à la Compagnie de Bon Secours afin d’accueillir des filles repenties. À Romans, une rue porte encore aujourd’hui le nom de cette institution.
Il meurt à Génissieux le 12 avril 1814.
L’héritage paternel
Son père, Joseph Genthon, avait lui aussi occupé une place importante dans l’orfèvrerie romanaise. Il avait prêté serment de maître devant les gardes de Grenoble le 12 avril 1729. Son poinçon, attribué aux lettres “I G” inscrites dans un cartouche en forme de dépouille, témoigne de son activité. En 1747, il achète un “petit domaine” à Peyrins pour 2 048 livres. En 1752, il s’acquitte des 48 livres correspondant à son droit de marque annuel auprès de l’orfèvre de Grenoble chargé de le percevoir.
Un inventaire dressé le 14 mai 1756 donne une idée précise de sa situation. On y trouve la liste de ses outils mais aussi la mention de son “livre de raison”, cité pour les créances relatives à de petites réparations ou à des achats de couverts, bagues, dés ou crochets. Il possédait une maison à Romans, rue du Fuseau, ainsi qu’un jardin au quartier Saint-Nicolas, près du ruisseau longeant les murs de la ville. Son mobilier était estimé à 398 livres et sa vaisselle, très complète, était en étain commun. Sa succession ne s’achève qu’en 1763 avec la vente du contenu de son atelier situé sur la Grand’ Place, actuelle place Maurice Faure.
La piste Bernon
Reste la question des propriétaires des cuillères. Celles-ci portent un chiffre couronné et un monogramme entrelacé très ornemental comme cela était courant sur l’argenterie des familles nobles. Les deux lettres “B B” constituent le seul indice. Elles peuvent évoquer un couple ou une maison dont les deux noms commencent par B. L’hypothèse la plus vraisemblable conduit à la famille Bernon et plus précisément au couple formé par Gabriel Bernon et Marie-Claire Bernon.
Gabriel Bernon, juge royal et lieutenant général de police à Romans, épouse en 1733 sa cousine Marie-Claire Bernon en la collégiale Saint-Barnard. En 1742, celle-ci acquiert la terre de Montélégier, titre ensuite transmis aux enfants. Parmi eux figure Gabriel Gaspard Achille Adolphe Bernon de Montélégier dont nous avons déjà parlé à propos d’un très rare portrait le représentant à la bataille de Thèbes. Ces cuillères pourraient ainsi être les témoins discrets d’une alliance familiale, d’un rang social et d’un art de vivre romanais au XVIIIe siècle.
Cet article est aussi paru dans le Dauphiné Libéré : https://www.ledauphine.com/culture-loisirs/2026/06/20/un-objet-une-histoire-joseph-genthon-maitre-orfevre-en-1757







