Un siècle de tradition boulangère
L’objet que nous présentons aujourd’hui est une rare photographie de la boulangerie Cohet, seule connue à ce jour.
Une dynastie boulangère
À Romans, la famille Cohet incarne à elle seule plus d’un siècle de tradition boulangère. Quatre générations s’y succèdent : François Cohet, né en 1757, puis un autre François Cohet, né en 1787, Théodore Cohet, né en 1819, et enfin Marius Cohet, né en 1856. Avec eux, c’est toute une lignée de travailleurs du pain qui s’inscrit dans la mémoire de la ville entre artisanat, vie de quartier et culture populaire.
Le dernier représentant de cette dynastie, Marius Cohet, exerce son métier de boulanger d’abord au 4 rue du Puy puis au 23 rue Saint-Nicolas où il demeure jusqu’à sa mort en 1911. C’est lui que l’on voit sur la photographie, debout sur le pas de la porte de son commerce, aux côtés de son épouse Marie Bousson. À gauche figure aussi son neveu, Louis Beaugiraud, ouvrier boulanger. Cette image dit beaucoup de l’univers de ces artisans : la boutique comme lieu de travail, de famille et de transmission.
Une vocation poétique
Mais dans cette lignée, Théodore Cohet tient une place à part. Lui aussi boulanger, il avait reçu peu d’instruction. Très tôt, la nécessité l’avait contraint à quitter l’école pour rejoindre le pétrin. Pourtant, derrière le rude labeur quotidien, vivait en lui une véritable veine poétique. Ni les exigences de son métier qu’il exerça jusqu’à son dernier souffle, ni les charges d’une famille nombreuse — il éleva douze enfants avec son épouse, femme vaillante et courageuse — ne purent étouffer cette inspiration spontanée.
Sa poésie était populaire, vive, instinctive, parfois éloignée des règles savantes mais toujours harmonieuse et vibrante. Théodore Cohet rêvait de théâtre. Au temps du carnaval, il imaginait des pièces jouées à ciel ouvert dans les rues et sur les places de Romans. Ces spectacles remportaient un succès éclatant au point que les anciens Romanais s’en souvenaient encore longtemps après. On venait même de loin applaudir l’auteur et ses interprètes amateurs.
En 1848, sur un théâtre ambulant, il fit jouer “Le Départ du roi Louis-Philippe”, dont le refrain est resté dans les mémoires : “Des rois chassés on lira dans l’histoire, le sang du peuple a fait toute leur gloire”. En 1856, pour le carnaval de Romans, il compose “Le Départ des conscrits”, chanson mêlant émotion, patriotisme et malice où les jeunes soldats prennent congé des “charmantes beautés de Romans et du Péage” en promettant, non sans humour, que “dans sept ans, on pourra se revoir”.
L’âme populaire romanaise
En 1881, Théodore Cohet revient lui-même sur cette aventure carnavalesque. Il rappelle que ces fêtes furent introduites à Romans à la suite de la Révolution française et explique avoir, durant près de quarante ans, élargi la scène en faisant représenter des sujets réunissant quinze ou vingt chanteurs amateurs. Il défend aussi la fantaisie de ses créations, affirmant que “le tam-tam du carnaval n’a pourtant rien de séditieux”.
Ainsi, chez les Cohet, la boulangerie ne fut pas seulement un métier transmis de père en fils. Elle fut aussi un cadre de vie d’où jaillirent imagination, chansons et théâtre populaire. À travers cette famille romanaise, c’est tout un pan de l’histoire locale qui reprend vie : celle du travail, du commerce, de la fête et d’une parole simple née du peuple pour le peuple.
Cet article est aussi paru dans le Dauphiné Libéré : https://www.ledauphine.com/culture-loisirs/2026/03/14/un-siecle-de-tradition-boulangere-avec-la-famille-cohet







