Le duel du sieur du Cheylas et de Lambert Suel-Béguin

Le duel du sieur du Cheylas et de Lambert Suel-BéguinJacques-François Reymond-Merlin du Cheylas, conseiller au Parlement de Grenoble, habitant de Romans-sur-Isère, âgé de 44 ans, riche de plus de vingt mille livres de rente, homme de beaucoup d’esprit, respecté de son corps, remuant, actif, vigilant, implacable ennemi, détesté de ses vassaux, et, pour ainsi dire, de tout Romans-sur-Isère, d’humeur colérique, furieux à l’excès, assassina, le 18 juillet 1769, Jacques-Thomas-Lambert Suel-Béguin, romanais, capitaine dans la légion de Flandre.

Voici le fait recueilli par un témoin oculaire.

Lambert était à la fenêtre, chez son père. Du Cheylas, à qui cette maison et la famille étaient odieuses depuis nombre d’années, cherchait à assouvir sa haine dans le sang de Lambert, et avait souvent des prises avec ses frères. Enfin, un jour, du Cheylas exige une réparation. Lambert, excellent officier, fort connu dans son corps par sa bravoure et par sa valeur, accepte le cartel. Ils prennent jour pour se battre le surlendemain, à quatre heures du matin, près les murs, hors la porte de Jacquemart. Ce renvoi fut une précaution de du Cheylas, qui voulait s’assurer de sa victime. Le jour arrive. Suivi d’un domestique nommé Devaux, muni d’un couteau de chasse et de deux pistolets, du Cheylas parait au rendez-vous en bottes, culotte de peau, un plastron de fer-blanc sur un autre piqué de plusieurs doubles de satin. Lambert, au contraire, se montre en caleçon et gilet blancs, avec la franchise d’un brave.

Etant prêts à se battre, du Cheylas repproche au capitaine les propos tenus. Lambert lui prouve le contraire avec beaucoup de modération et de douceur ; mais notre furieux n’en tient pas compte ; ils mettent l’épée à la main. Lambert était bien fait, d’une agréable tournure, de la taille de cinq pieds neuf pouces, fort habile tireur. Du Cheylas avait cinq pieds deux pouces, un corps bien pris, un beau visage, mais peu d’instruction du métier des armes, faute d’habitude.

Une fois en garde, ils se portent des coups, ils les parent. Lambert en porte un qui met en équilibre son adversaire sans le percer ; un plastron résiste au choc ; il riposte et son épée casse. Voyant qu’il avait à faire à un malhonnête homme, il le lui fait apercevoir, il recule et crie à l’assassin. Du Cheylas le poursuit à outrance, Lambert recule encore ; une pierre qu’il rencontre le fait culbuter ; du Cheylas, furieux, se jette sur lui, lui met les genoux sur le ventre, et lui donne onze coups d’épée, tous mortels, à la réserve de deux qui percèrent la main gauche d’outre en outre lorsque l’infortuné, s’en servant pour parer les coups, s’écriait sans cesse : “laisse-moi demander pardon à Dieu, du Cheylas ! donne-moi la vie, je ne parlerai point de ce qui s’est passé !” Rien ne peut fléchir le barbare ; il assouvit sa rage, et ne le quitte point qu’il ne soit mort.

Durant cette scène d’horreur, un nommé Bon, qui promenait, et entendait crier, s’approche pour secourir Lambert ; mais Dervaux, le pistolet à la main, l’arrête, et l’oblige de se retirer. Après cette action, du Cheylas prend la poste et se réfugie en Savoie.

Bientôt tout Romans-sur-Isère est instruit de cet assassinat, et court voir le cadavre. Après une simple procédure qui constate le délit, le Parlement de Grenoble, informé, commet sur-le-champ deux conseillers. Ils procèdent sur les lieux ; toutes les chambres de la Cour, où siège aussi M. de Clermont-Tonnerre, lieutenant-général, et commandant pour le Roi en cette province, étant assemblées, du Cheylas est, par arrêt du 16 septembre 1769, atteint et convaincu de meurtre sur la personne du capitaine Lambert, et de s’être muni d’un plastron pour garantir ses jours ; outre ce, est condamné par contumace à faire amende honorable, tête nue, en chemise, devant la principale porte de Saint-Barnard, et à être conduit de là sur la place pour y avoir, sur un échafaud, les bras, cuisses et reins rompus vifs, expirer sur la roue, ses armes brisées et noircies en sa présence, au pied de l’échafaud. La Cour le condamne, de plus, à douze mille livres d’amende envers le seigneur Roi, et aux dépens, y compris ceux du capitaine Lambert ; et Devaux, son domestique, détenu, à une année de prison et à trois années de galères.

Le 18 septembre 1769, du Cheylas est executé par effigie sur la place publique de Romans-sur-Isère.

On assure que le doigt de Dieu se manifesta dans cet homme irréligieux, implacable dans ses haines, impudique, qui, par son crédit, avait ruiné beaucoup de gens, suscité de mauvaises affaires à plusieurs, et déshonoré d’autres. Du Cheylas s’étant lui-même durant la Révolution, constitué prisonnier à Grenoble pour réhabiliter sa mémoire, y mourut quelque temps après, et reçut la sépulture au cimetière de la paroisse de Saint-Louis.

Sources : Revue de Vienne, Volume 3, 1859

Publié dans: 18è siècle, Vie et Métiers

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