Les tombes musulmanes du cimetière

Les tombes musulmanes du cimetièreL’Impartial du 27 janvier 2011 publiait un article intitulé “Les tombes musulmanes du cimetière” et signé “Société d’Etudes Historiques de Romans-Bourg-de-Péage (SEHR), Laurent Jacquot, Professeur d’histoire au Lycée du Dauphiné”.

Cet article, présenté comme une “recherche historique” visant à nommer les militaires qui sont inhumés dans ces tombes, contient plusieurs incohérences factuelles et historiques. Nous allons le démontrer.

1. LE NOMBRE DE TOMBES MUSULMANES

La première phrase de l’article de la SEHR est la suivante : “Dans le cimetière de Romans, se trouvent, à proximité du Carré Militaire, onze tombes anonymes portant les emblèmes de l’Islam.”

Onze tombes ?

Il suffit de se rendre au cimetière de Romans-sur-Isère pour constater qu’il n’y a que dix tombes musulmanes.

Précisons qu’il n’y a pas de tombe cachée et que le nombre officiel de tombes musulmanes gérées et entretenues par le Souvenir Français est bien égal à “dix”.

2. LE NOMBRE DE MILITAIRES MUSULMANS DÉCÉDÉS A L’HÔPITAL ENTRE 1923 ET 1928

L’article de la SEHR nous dit : “La réponse se trouve dans les registres de l’hôpital de Romans où sont notés, entre 1923 et 1928, les décès de onze soldats musulmans auxquels a été adjoint, en fin de registre, un douxième nom, celui d’un adjudant plus âgé.”

Sur le registre des décès militaires enregistrés à l’hôpital-hospice de Romans-sur-Isère entre 1923 et 1928, nous trouvons effectivement douze noms :

– Messaoud ben Saad Tertouri, originaire de Constantine et décédé le 13 mars 1924 à l’âge de 22 ans
– Sebti ben Mohamed Zaytaye, originaire de Constantine et décédé le 18 juin 1924 à l’âge de 22 ans environ
– Mohamed Fatah, originaire de Constantine et décédé le 18 juin 1924 à l’âge de 22 ans
– Bouzed Djeradi, originaire de Constantine et décédé le 5 juillet 1924 à l’âge de 22 ans environ
– Lemouchi Sehtal, originaire de Constantine et décédé le 12 août 1924 à l’âge de 22 ans environ
– Amar Sahnoune, originaire de Constantine et décédé le 20 août 1924 à l’âge de 22 ans environ
– Ali Mohamed Bouhamba, originaire de Constantine et décédé le 17 janvier 1925 à un âge indéterminé
– Ali Bouacida, originaire de Constantine et décédé le 26 décembre 1925 à l’âge de 21 ans environ
– Mohamed el Marouf, originaire du Maroc et décédé le 17 octobre 1927 à l’âge de 27 ans environ
– Tahar ben Mohamed, originaire du Maroc et décédé le 15 janvier 1928 à l’âge de 23 ans environ
– Salah el Saoud, originaire du Maroc et décédé le 11 avril 1928 à l’âge de 29 ans environ
– Mohamed el Zahar, originaire du Maroc et décédé le 10 juin 1928 à l’âge de 38 ans environ

La SEHR rejette le dernier militaire de la liste au motif qu’il a été “adjoint en fin de registre” et qu’il est “plus âgé”. Or, il n’a pas été adjoint. Il a été ajouté comme cela se trouve très fréquemment dans les registres nominatifs.

A la différence de la SEHR, je ne rejette pas ce militaire qui doit être considéré comme les autres et nous verrons plus loin que c’était le bon choix.

3. LES CONCLUSIONS DE L’ARTICLE DE LA SEHR

L’article de la SEHR se conclut par : “Aujourd’hui, ces onze tombes ne sont plus anonymes : onze noms peuvent maintenant être appelés devant ces sépultures.” Suivi des noms des onze premiers militaires de la liste ci-dessus.

Or, cette conclusion est fausse dans tous les cas parce qu’il n’y a pas onze tombes mais seulement dix !

Il y avait douze noms pour onze tombes donc un militaire a été écarté par la SEHR. Nous avons désormais douze noms pour dix tombes et il faudrait écarter deux militaires.

La SEHR commet donc une erreur historique en affirmant donner la liste des militaires inhumés dans les tombes musulmanes.

4. D’AUTRES MILITAIRES MUSULMANS SONT-ILS DÉCÉDÉS A L’HÔPITAL ?

De notre côté, poursuivons les recherches en essayant d’abord de savoir si d’autres militaires musulmans sont décédés à l’hôpital en ne nous limitant pas à la période 1923-1928. En effet, après les grandes guerres, il était très fréquent d’exhumer des corps inhumés temporairement pour les regrouper ensuite dans des carrés militaires.

Dans le même registre, nous trouvons deux autres militaires musulmans décédés à l’hôpital-hospice :

– Salah ben Amedh Rezgui, originaire de Constantine et décédé le 24 octobre 1918 à l’âge de 21 ans environ
– Benidire Salah, originaire de Constantine et décédé le 11 novembre 1918 à l’âge de 42 ans environ

Nous voici maintenant en présence de quatorze militaires pour dix tombes.

Le registre des décès militaires à l’hôpital-hospice entre 1914 et 1918 n’existe malheureusement plus. Mais d’autres archives nous permettent de dire que ces quatorze militaires musulmans sont les seuls qui pourraient avoir été inhumés dans ce carré.

5. OÙ CES QUATORZE MILITAIRES MUSULMANS ONT-ILS ÉTÉ INHUMÉS ?

Pour savoir où ces quatorze militaires ont été inhumés, nous devons consulter les registres d’inhumation :

– Salah ben Amedh Rezgui, inhumé le 25 octobre 1918 sur le terrain militaire de l’hôpital-hospice
– Benidire Salah, inhumé le 13 novembre 1918 sur le terrain militaire du cimetière
– Messaoud ben Saad Tertouri, inhumé le 15 mars 1924 dans la fosse commune du terrain militaire du cimetière
– Sebti ben Mohamed Zaytaye, inhumé le 20 juin 1924 dans la fosse commune de l’hôpital-hospice
– Mohamed Fatah, inhumé le 20 juin 1924 dans la fosse commune de l’hôpital-hospice
– Bouzed Djeradi, inhumé le 7 juillet 1924 dans la fosse commune de l’hôpital-hospice
– Lemouchi Sehtal, inhumé le 14 août 1924 dans la fosse commune de l’hôpital-hospice
– Amar Sahnoune, inhumé le 22 août 1924 dans la fosse commune de l’hôpital-hospice
– Ali Mohamed Bouhamba, inhumé le 19 janvier 1925 dans le carré des indigents de l’hôpital-hospice
– Ali Bouacida, inhumé le 28 décembre 1925 dans le carré […] (illisible) de l’hôpital-hospice
– Mohamed el Marouf, inhumé le ? (des pages manquent dans le registre)
– Tahar ben Mohamed, inhumé le 17 janvier 1928 dans ? (feuillet abîmé, illisible)
– Salah el Saoud, inhumé le 12 avril 1928 dans le carré militaire de l’hôpital-hospice
– Mohamed el Zahar, inhumé le 11 juin 1928 sur le terrain militaire du cimetière

Nous ne trouvons pas d’autres militaires musulmans inhumés à Romans-sur-Isère entre 1914 et 1930.

6. CONCLUSION

Il semble très probable que dix de ces quatorze militaires aient été exhumés pour être ensuite regroupés dans le carré musulman du cimetière et la raison pour laquelle les tombes sont anonymes reste inconnue.

Malheureusement, les archives disponibles aujourd’hui ne permettent pas non plus de mettre un nom sur ces tombes.

Source : Archives municipales de Romans-sur-Isère, Série S – Hôpital XIXè-XXè siècle – 121 S 6 – Registre des décès militaires – Janvier 1917-Juin 1928 ; Registres des inhumations 1906-1917, 1917-1927 et 1928-1938

2 Comments on "Les tombes musulmanes du cimetière"

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  1. Jean-Yves dit :

    Bonsoir Lionel,

    Le point de départ de ma recherche est l’affirmation de Laurent sur le nombre de tombes musulmanes car je savais qu’il n’y en a que dix. Devant une erreur si grossière, je me suis permis d’approfondir les recherches et j’estime avoir bien fait car, au vu des sources, il n’est pas possible de nommer les personnes inhumées dans ces tombes.

    Le ton de mon article est peut-être un peu dérangeant mais je pense que c’est surtout le fait de démontrer que Laurent a commis beaucoup d’erreurs dans sa notice historique qui donne cette impression.

    De mon côté, je lirais avec plaisir le résultat de recherches complémentaires réalisées par un autre historien, quel que soit le ton utilisé si c’est historiquement correct.

    Comme vous le savez, je suis d’abord généalogiste et donc très à cheval sur l’exactitude des noms de personnes et de lieux ainsi que sur les dates.

    Bien cordialement,
    Jean-Yves

  2. ferriere dit :

    Bonsoir
    dans la religion musulmane, comme on peut le constater dans les cimetières anciens égyptiens ou marocains, les tombes sont généralement anonymes car on prie pour l’ensemble des défunts et non pour un seul défunt. La tradition est d’être enseveli dans un drap , dans une tombe creusée dans al terre. ce sont les Européens et les personnes ayant vécues en Europe et qui sont retournées en Afrique qui ont importé en terre d’islam la tradition des tombes nominative.
    C’est à mon avis la raison pour laquelle ce carré militaire musulman n’a pas d’État civil
    J’aime bien votre contre enquête à la recherche de L. Jacquot; Toutefois j’aime moins le ton. La recherche en histoire progresse avec des débats, avec des textes qui mettent en place s quelques faits et quelques idées puis les erreurs sont corrigées par des personnes ayant accès à d’autres documents ou ayants d’autres competences. le Travail de L. jacquot a le mérite d’etre le 1er sur ce theme. Vous l’amendez. il y aura surement un historien qui amendera votre texte , et ainsi les choses progressent.
    Bref j’apprécie vos talents d’historiens, j’aime moins la polémique.
    L Ferriere

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