Jean-Yves Baxter Lire →

Calixte Lafosse, le menuisier qui fait des vers

L’objet que nous présentons aujourd’hui est un lot d’imprimés, de manuscrits et de photographies provenant de Calixte Lafosse qui fut une grande figure romanaise de son époque.

Un artisan des lettres

Né le 14 octobre 1842 rue Bayard, dans le quartier Saint-Nicolas à Romans, Calixte Lafosse appartient à cette lignée de figures locales dont la mémoire mêle enracinement populaire, engagement républicain et goût des lettres. Fils de Jean Lafosse, serrurier originaire de Saint-Sever dans les Landes, et de Gabrielle Charlotte Judith Nicolas venue de Saint-Donat, il grandit dans un milieu d’artisans. Lui-même apprend la menuiserie, métier manuel qui ne l’empêche pas de cultiver une véritable ambition littéraire.

Dès 1867, avec Régis Cluze, il participe à l’édition d’un journal hebdomadaire républicain intitulé Jacquemart. L’éditorial y est écrit en patois, signe d’un attachement assumé à la langue du pays et à une culture populaire vivante. Lafosse y publie également ses poèmes, affirmant ainsi une voix singulière, celle d’un artisan qui prend la plume.

La poésie pour tous

Dans un recueil de poèmes qu’il présentait ainsi : “Et maintenant, c’est à toi, Romans, ô mon pays, que je dédie ce petit ouvrage, ne regrettant qu’une chose : c’est qu’il ne soit pas plus digne de toi.”, il disait toute sa fidélité à sa ville natale. Mais il savait aussi combien l’idée d’un menuisier poète pouvait surprendre et il s’en excusait avec une ironie mordante : “Faire des vers, un menuisier ! / Oh ! chose absurde ! Ah ! chose étrange ! / Un menuisier ? ça boit, ça mange, / Et puis ça dort : c’est si grossier ! / Va, menuisier, va, fainéant, / Ivrogne, gourmand d’ambroisie, / Laisse à d’autres la poésie, / Rentre dans ton bouge puant.” Derrière l’autodérision, on devine une revendication forte affirmant que la poésie n’appartient pas seulement aux élites.

Comme beaucoup de Français de son époque, Calixte Lafosse connaît ensuite le départ vers l’Algérie, alors département français depuis 1848. À la fin du XIXe siècle, les métropolitains qui s’y installent forment une population diverse : agriculteurs-colons, fonctionnaires, militaires, commerçants, artisans, ouvriers ou entrepreneurs. Si l’imaginaire met souvent en avant la petite colonisation agricole, la réalité est plus urbaine et les villes, ports, chemins de fer, chantiers et services publics attirent une main-d’œuvre nombreuse.

Entre Romans et l’Algérie

En 1881, Lafosse part donc s’installer en Algérie. Il y épouse Marie Julienne Nicolas, originaire de Bourg-de-Péage, et achète une concession de terres à Bordj Bou Arreridj dans le Constantinois. Son parcours s’inscrit ainsi dans ces migrations où les réseaux familiaux, professionnels et régionaux jouaient un rôle essentiel.

Il revient en France en 1891 et s’établit à Romans comme ébéniste et antiquaire. C’est alors qu’il fonde Le Culu de Jacquemart, prolongeant son attachement à la presse locale, au parler populaire et à l’esprit satirique. Mais ce retour est bref et, en 1892, il quitte définitivement Romans pour l’Algérie. Il y meurt en 1904, un an après son épouse.

À Romans, son souvenir n’a pas disparu. Une rue porte aujourd’hui son nom en haut de la côte des Chapeliers, donnant sur l’entrée principale du cimetière. Elle rappelle la trajectoire originale de ce menuisier devenu poète, républicain, homme de presse et enfant fidèle de sa ville.

Cet article est aussi paru dans le Dauphiné Libéré : https://www.ledauphine.com/culture-loisirs/2026/05/09/calixte-lafosse-le-menuisier-qui-fait-des-vers

Publier un commentaire